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Source / auteur : suisse.attac.org

La Suisse et ses travailleurs pauvres : même causes même effets !

mis en ligne jeudi 17 août 2006 par hella


« De plus en plus d’indices démontrent que l’écart entre riches et pauvres en Suisse ne cesse de se creuser ». L’annuaire social publié par Caritas [1] parle un langage clair, calculant pour 2004 un chiffre-record de 1.2 millions de personnes dépendentes de l’assistance sociale, de l’assurance-chômage ou de l’assurance-invalidité, soit environ 16 pour-cent de la population suisse. Les statistiques cantonales sur la pauvreté confirment cette évolution : le canton de Zurich compte environ 23 pour-cent de personnes pauvres ou vivant à peine en dessus du seuil de pauvreté parmi sa population. A Genève, le nombre de demandes d’aide sociale a augmenté en 2004 de 18 pour-cent. La plupart des experts sont d’accord pour identifier une cause majeure de cette évolution : Avec l’augmentation du nombre de chômeurs depuis les années 1990 de 20.000 à un niveau stabilisé autour des 200.000 aujourd’hui, le (non-)accès au marché du travail et les phénomènes d’exclusion sociale qui en découlent seraient devenus les facteur déterminants de la « nouvelle pauvreté ». Cette argumentation garde sa pertinence si l’on prend en compte les chiffres calculés par l’enquête suisse sur la population active (ESPA) qui indiquent qu’en plus des 178.000 personnes sans emploi en 2004, 378.000 étaient en « sous-emploi », c’est-à-dire désirant augmenter leur taux d’activité. Ce qui fait, en postes de travail à 100 pour-cent, 255.000 postes, totalisant donc 556.000 personnes manquant de travail, soit environ 13 pour-cent de la population active, dont environ 15 pour-cent doivent être considérés des chômeurs de longue durée. Avec la mise en œuvre de la révision de l’assurance-chômage qui a vu réduire le nombre de jours de couverture de 520 à 400 jours, le nombre de personnes en « fin de droit » a considérablement augmenté. Parmi celle-ci, au moins 20 pour-cent aboutissent finalement à l’assistance sociale [2]. Or, si le débat sur l’exclusion permet de saisir cette partie de la réalité de la pauvreté qui se situe aux marges du marché du travail, il brouille cependant la vue sur les transformations profondes qui le traversent au cœur même. En effet, force est de constater que le fait d’avoir un emploi et d’être pauvre au même temps n’est de loin pas une contradiction. Dans l’Union européenne, 35 pour-cent des ménages pauvres comptent au moins une personne active [3]. Quant à la Suisse, il est désormais largement connu que l’augmentation du nombre de personnes pauvres au courant des années 1990 est due pour deux-tiers propagation de la pauvreté parmi les salariés : les « working poor » constituent aujourd’hui 60 pour-cent des pauvres [4], ce qui signifie 7.5 pour-cent de la popluation active suisse, soit environ 250.000 personnes (au total demi-million en comptant les membres des ménages qui dépendent de leur salaire).

Une « bombe sociale » ? Un débat mal posé

A première vue, cette évolution s’explique en avant tout par l’évolution des salaires en Suisse : Ainsi, le taux de working poor est particulièremenet élevé dans les branches à bas salaire comme la vente, les services à domicile, l’agriculture, le nettoyage ou encore l’hôtellerie, où les salaires moyens ont baissé d’envrion 12 pour-cent durant les années 1990 [5]. Plus largement, dans le même laps de temps, le salaire moyen en Suisse a baissé de plus de 10 pour-cent [6], et le revenu disponible (salaire brut moins cotisations sociales, impôts et loyer) des 25 pour-cent des ménages les plus modestes a diminué de 10 à 15 pour-cent [7]. Ces chiffres, qui ont refait la une des journaux en début d’année à l’occasion de la présentation d’une nouvelle étude [8] sur les conditions de vie des working poor à laquelle l’auteur de cet article a participé, ont entraîné nombre de journalistes à parler d’une vraie « bombe sociale » [9]. Comment définir en effet autrement qu’en ces termes le fait qu’au même temps que les grandes multinationales suisses annoncent des bénéfices record et des salaires vertigineux pour leurs dirigeants, une partie grandissante de salariés soit confiné à en recuillir les miettes ? Et aux syndicats de brandir la revendication d’un salaire minimum en Suisse d’au moins 3.000 francs. Si cette revendication est évidemment juste sur le fond, le problème se situe en partie ailleurs. Non seulement il paraît difficilement conevable comment imposer un salaire minimum dans un pays où seulement 40 pour-cent des salariés sont couverts par une convention collective du travail. De plus est, ladite étude a confirmé qu’une augmentation des salaires ne réduirait que partiellement le taux working poor. Pourquoi ? Parce que la pauvreté des salariés n’est que partiellement due au bas niveau des salaires horaires. Elle est aussi due à l’extension du travail précaire. En effet, la grande majorité des working poor travaillent dans des formes d’emploi dites « atypiques ». 29 pour-cent de tous les salariés à temps partiel sont pauvres ; parmi les salariés à plein temps, ce taux s’élève à « seulement » 6 pour-cent. Parmi la totalité des working poor, 16.9 pour-cent sont des « faux indépendants ». Ces chiffres reflètent plus largement l’évolution du travail « atypique » en Suisse. Ainsi, le nombre de contrats à durée indéterminée continue de reculer, tandis que les contrats à durée déterminée se multiplient. Dans les années 1990, le nombre de travailleurs à temps partiel a augmenté de 12 pour-cent pour atteindre un niveau de 30.7 pour-cent de la population active en 2001. 350.000 est le chiffre de personnes qui travaillent à domicile à plein temps ou à temps partiel. Selon une étude de Caritas, un emploi sur dix doit être considéré précaire en Suisse, chez les femmes 20 pour-cent des emplois sont concernés [10]. Une étude commandée par le seco [11] tire les mêmes conclusions et calcule 11.4 pour-cent d’emplois précaires « potentiels » : parmi ceux-ci, 38 pour-cent concernent le travail sur appel, 21 pour-cent les contrats à durée déterminée, 16 pour-cent les personnes travaillant à domicile, 13 pour-cent les faux indépendents et 8 pour-cent les travailleus à temps partiel.

La « flexibilisation » du marché du travail : une nécessité pour le capital

Ainsi, la frontière entre emploi et chômage se brouille de plus en plus : être chômeur, surtout de longue durée, c’est s’engager dans l’engrenage des stages, de petits boulots, etc. Et inversement, le chômage temporaire devient partie intégrante dans la biographie d’un salarié et touche de plus en plus de catégories professionnelles. Ainsi, en 2002, environ 300.000 personnes étaient au moins temporairement au chômage, soit 7.6 pour-cent de la population active, et la « précarisation des stables » fait son chemin. En effet, la pauvreté temporaire représente un phénomène peu connu, mais répandu en Suisse depuis les années 1990 : Presque 20 pour-cent des personnes vivant en Suisse ont déjà fait l’expérience d’avoir vécu au moins pendant une année en dessous du seuil de pauvreté [12]. Si le chômage, les bas salaires et l’extension du travail précaire sont donc les facteurs principaux pour la montée de la pauvreté den Suisse, ils répondent aussi à la nécessité d’une restructuration profonde du marché du travail afin de rétablir les taux de profit pour le capital. Ainsi, si le capitalisme de l’après-guerre fondait une grande partie de sa dynamique d’accumulation dans des rapports salariaux stables et réglementés, permettant non seulement une certaine redistribution des gains de productivité sous forme d’augmentation de salaires, mais aussi la progression de droits sociaux, faisant du « travail » un critère pour la participation aux institutions sociales, cette tendance est brutalement renversée depuis 20 ans environ. Ce seraient en effet les « rigidités du marché de l’emploi » provoquées par les interventions régulatrices de la protection du droit de travail, la hauteur des allocations de l’Etat social en temps de perte de revenu lors du chômage, une trop grande protection contre le licenciement ou encore des contrats collectifs du travail fixant des conditions salariales minimum qui portaient atteinte à la compétitivité et rendaient donc impossible toute nouvelle création d’emplois. Par la suite, la « flexibilité » est dès lors devenu le nouveau mot-clé. Ainsi, le ministre de l’économie Joseph Deiss inaugurait la campagne en faveur de l’extension de la « libre circulation » des personnes aux nouveaux membres de l’Union européenne au nom de ladite competitivité de la Suisse : « La flexibilité du marché du travail représente un vecteur de croissance économique qu’il ne faut pas sous-estimer » [13]. Or, la préoccupation principale incombe à la flexibilité salariale qui vise à imposer un niveau de salaire approprié aux différents taux de productivité dans les branches et secteurs, à travers des mécanismes de salaire au mérite. La flexibilité « numérique » quant à elle sert à ajuster le volume d’emploi aux conditions de vente et de production modifiées, notamment par le biais de la facilitation des licenciements, mais aussi par l’engagement facilité de travailleurs temporaires. Mais la flexibilité ne désigne pas seulement la libéralisation des dispositions étatiques en matière de politique de l’emploi, elle mise au cœur même de l’organisation du travail. Une telle flexibilité « interne » concerne des horaires de travail qui sont à adapter aux besoins d’une production à flux tendus : le travail sur appel, des horaires annualisés ou le temps partiel forcé en sont les conséquences. Or, un bilan rapide de la « flexibilisation » forcenée du marché du travil démontre exactement l’inverse de ce que dit la théorie officielle : Depuis vingt ans, alors que la précarité explosait, que la flexibilité des contrats et du travail se généralisait, que partout le pouvoir des salariés reculait, le taux de chômage continuait à monter. Peut-on encore sérieusement soutenir que c’est à cause de la rigidité accrue du marché du travail ? Au contraire, on constate nettement que le rétablissement du taux de profit est associé à une augmentation du taux de chômage et de la précarité : En d’autres mots, la baisse du coût du travail n’a pas été utilisée pour créer de nouveaux emplois. Les gains de productivité ont avant tout alimenté les rentes financières. En d’autres mots, les analyses de Marx gardent toute leur pertinence : les précaires et les « working poor » se rangent à côté des exclus et des chômeurs dans la nouvelle l’armée industrielle de réserve du capitalisme moderne dont la fonction reste comme d’antant de faire pression sur les salariés stables et leurs exigences concernant une meilleure rémunération et des conditions de travail correctes.

Le poing visible de la politique « sociale »

Dans ces conditions, l’exclusion du marché du travail doit si possible ne pas être durable et la pression sur les salariés à continuer à être contraints à vendre leur force de travail doit être maintenue. Au mieux, elle doit servir à redéfinir vers le bas les conditions de rentrée sur le marché de travail en modifiant à la baisse leurs exigences. C’est pourquoi la « flexibilisation » du marché du travail va de pair avec les « réformes » dans le champ de la politique sociale, avec non seulement le but de réduire le niveau des prestations sociales en dessous des bas salaires et d’en restreindre les conditions d’accès, mais aussi en renforçant les mesures disciplinaires de réintégration à tout prix des prestataires dans des emplois précaires, suivant le principe du workfare. C’est ainsi que depuis la révision de l’assurance-chômage, le nombre de jours de couverture ont été réduits et les indemnités chômage ne sont plus un droit pour celles et ceux qui ont cotisé, mais conditionnelles à une contre-prestation sous forme de travail. De même, la 5ème révision de l’assurance-invalidité prévoit de remplacer les rentes par des indemnités journalières identiques à celles du chômage (70-80 pour-cent du salaire) qui seront alloués aux personnes disposées à suivre des programmes de réadaptation ou de intégration au marché du travail sous peine de sanction, le but étant de réduire le nombre de nouvelles rentes de 20 pour-cent. Bien évidemment, ces révisions ne visent pas à résoudre ni les causes profondes du chômage ni les raisons de la pauvreté ou de l’invalidité, mais à pénaliser les pauvres et les chômeurs en les rendant plus corvéables. Cette logique ne peut aboutir complètement que si l’on s’attaque au dernier filet de protection sociale qu’offre l’Etat social suisse, l’aide sociale. Et la Conférence Suisse des Institutions d’action sociale (CSIAS) s’en est chargée en publiant en automne 2004 les nouvelles normes intercantonales qui sont à la base de l’aide sociale cantonale et communale. Ainsi, la CSIAS aussi retourne la faute de l’exclusion sur les exclus du marché de l’emploi, coupables de ne pas s’intégrer dans des entreprises ne voulant plus d’eux : « L’aide sociale accordée aux personnes n’exerçant pas d’activité lucrative, mais aptes au travail, doit être réduite à un niveau qui ne garantit pas le minimum d’existence à moyen terme » [14], dit le rapport d’experts. Par une réduction du forfait d’entretien individuel de 1076 à 960 francs, soit une perte de 10 pour-cent, pondérée par un système de « bonus-malus », les « abus » piourront dorénavant être sanctionnés par une diminution de l’assistance individuelle jusqu’à 800 francs par mois. Les « efforts d’intégration » quant à eux seront prîmés par un supplément d’intégration pouvant faire monter le versement à 1260 francs. On assiste donc aujourd’hui au retour de la classification entre « bons » et « mauvais » pauvres et la marchandisation totale de la force du travail. A cette tendance, un réponse s’impose : celle de la construction d’un mouvement de salariés, précaires et chômeurs qui non seulement devrait prendre en charge la revendication d’un revenu social garanti qui couvre toute une gamme de situations comme le chômage, la retraite et le temps de formation - y compris la formation initiale, pour les lycéens et les étudiants majeurs. Mais il s’agit plus largement de réintroduire dans le champ de la régulation juridique un ensemble de situations qui lui ont échappé ; de rendre au droit du travail son pouvoir contraignant sur les stratégies patronales. Ce nouveau type de contrat de travail élargi signifierait ainsi pour les salariés : droit à une continuité de revenu et à des opportunités de formation tout au long de la vie professionnelle ; devoir d’offrir sa force de travail por une durée minimale pendant la vie active. Pour les entreprises : droit d’embauche et de débauche ; devoir de contribuer au maintien du revenu et à la formation des travailleurs provisoirement non employés.

Alessandro Pelizzari

Notes

[1] Caritas, 2005 : Sozialalmanach 2005. Lucerne.

[2] Le Courrier, 8.1.2005

[3] Carlo Knöpfel, Anna Liechti, 1998 : Trotz Einkommen kein Auskommen. Working Poor in der Schweiz. Lucerne

[4] Tobias Bauer, Elisa Streuli, 2001 : Wer ist in der Schweiz trotz Erwerbsarmut arm ? In : Soziale Sicherheit, Nr. 3.

[5] Tobias Bauer, 1999 : Lohnstruktur und Lohnentwicklung im Detailhandel und Gastgewerbe, Berne

[6] Allez Savoir !, octobre 2004

[7] Le Courrier, 15.2.2005

[8] Stefan Kutzner, Ueli Mäder, Carlo Knöpfel (éd.), 2004 : Working poor in der Schweiz - Wege aus der Sozialhilfe, Zurich

[9] 24heures, 18.1.2005

[10] Carlo Knöpfel, Simone Prodolliet, 2001 : Prekäre Arbeitsverhältnisse in der Schweiz. Lucerne

[11] Ecoplan, 2003 : Prekäre Arbeitsverhältnisse in der Schweiz. Seco Publikation Arbeitsmarktpolitik, Nr. 9. Berne

[12] Tobias Bauer, Elisa Streuli, op cit.

[13] Le Temps, 19.11.2004

[14] cité in Kurt Wyss, Letzte Grundsicherung zerschlagen, in Sozialistische Zeitung, mars 2005.

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