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Source / auteur : hns-info

Interview de Martin Le Chevallier, auteur de l’Audit, par hns-info

mis en ligne jeudi 9 octobre 2008 par jesusparis


Né en mai 68, Martin Le Chevallier développe, depuis la fin des années 90, un travail proposant un regard critique sur les idéologies et les mythes contemporains. Sa première pièce, le cédérom Gageure 1.0 (1999), est ainsi une mise en forme labyrinthique du discours de l’entreprise. Après avoir réalisé Flirt 1.0 (2000), un jeu de séduction constitué d’extraits de films noirs américains, il conçoit Vigilance 1.0 (2001), un jeu de vidéo-surveillance. Il est pensionnaire de l’Académie de France à Rome d’octobre 2000 à septembre 2001 où il se consacre à l’évocation d’une société utopique, à travers une vidéo interactive : Félicité. Cet éloge de l’oisiveté suscite la conception d’une autre vidéo interactive, Oblomov (2001), dans laquelle il confronte l’inertie du personnage à l’impatience du spectateur. Il explore ensuite à nouveau ce support avec Une minute de silence (2003) qui propose une déambulation parmi les pensées et les perceptions de personnes réunies après le 11 septembre 2001. En 2003, il réalise deux nouveaux projets critiques : Safe society, une vidéo parodiant l’idéologie sécuritaire et Doro bibloc, un serveur téléphonique à l’écoute de nos pulsions consuméristes. En 2004, il met en scène les revirements existentiels du Papillon (2005), une nouvelle vidéo interactive. En 2007, il réalise NS, un polyptyque en bois peint, rendant un hommage ironique à la politique de Nicolas Sarkozy. En 2008, afin de s’assurer de la pertinence de ses choix artistiques et commerciaux, il décide de se faire auditer par un cabinet de consulting.

L'audit de Martin Le Chevallier

Hns-info : A plusieurs reprises dans tes œuvres, tu approches à la fois très concrètement et avec une distance teintée d’ironie le monde du travail, de l’entreprise et de la marchandisation. Pourquoi ce choix dans un monde où l’art contemporain semble prendre souvent ses distances à l’égard de ces questions ou préférer une approche (opportuniste ?) des grands événements contemporains (type 11 septembre, conflits armés…) ?

Martin Le Chevallier : Au départ, c’est un hasard. J’ai été confronté à des textes de management et j’ai été frappé par l’épaisseur de cette langue de bois, bien plus jargonnante que celle des hommes politiques et diffusée en toute impunité parce qu’au sein des entreprises. De manière plus générale, rire des processus aliénants, et formuler ce regard distancié dans des œuvres, c’est un moyen de supporter notre époque !

Hns-info : Ta production artistique est relativement rare et tu investis des champs extrêmement variés d’un travail à l’autre (jeu vidéo, film interactif, installation…) – cela pose d’ailleurs un problème de positionnement selon l’audit auquel tu t’es soumis. Pourquoi cette diversité des supports ? Quelles lignes directrices communes, vois-tu dans l’ensemble de ton travail ?

Martin Le Chevallier : La ligne directrice est plutôt le propos, le regard, le ton. La forme est choisie en fonction de la question abordée, de ce que je veux dire. Donc un serveur vocal pour parler du consumérisme, un jeu de gestion urbain pour parler du contrôle social, etc. Ce qui est récurrent c’est le détournement de processus ou de formes existantes au profit de ce que je veux exprimer. Quant à la rareté, c’est peut-être une façon de se prémunir… du productivisme !

Hns-info : Dans ta dernière installation (L’audit), tu abordes de plain-pied la question du rapport de l’artiste au marché ; de l’art contemporain et de ses liens de plus en plus étroits au marketing et à l’obligation de la réussite marchande. Tu le fais avec finesse, sarcasme et une auto-ironie rares, sans posture engagée et déclamatrice, souvent faussement politique à laquelle d’autres artistes ont souvent recours. Quel doit être aujourd’hui, selon toi, la relation de l’artiste aux réalités de la société qui l’entoure ?

Martin Le Chevallier : Aucune idée !

Hns-info : L’Audit va bien au-delà de la simple démonstration sur le fonctionnement actuel du marché de l’art contemporain. Ton travail, ta personnalité artistique y est disséquée à l’aune des normes managériales. Ce regard froid et extérieur sur toi doit certainement te mettre en question… Que tires-tu personnellement de cette schizoananlyse pour ta propre démarche, pour ta propre vie ? Entends-tu appliquer certaines des recommandations faites par le cabinet qui t’a audité ?

Martin Le Chevallier : Je ne sais pas encore… Je me dis que c’est tout ou rien ! Je vais peut-être partir demain m’installer à Dubaï ! À vrai dire, j’essaie de faire la part des choses. Le discours de l’audit est productiviste et libéral. Il me demande de renoncer au soutien de l’État pour ne recourir qu’au marché, qui serait détenteur de la vérité en matière de valeur artistique. Je pense que c’est erroné. Marché et institutions suscitent chacun un certain type d’art, avec chacun leurs défauts. C’est vrai que l’état soutien artificiellement certains artistes qui seront peut-être oubliés. Mais c’est vrai aussi que les aides publiques permettent des créations impraticables dans un contexte marchand. Mais je vais quand même écouter certaine recommandations ! Comme par exemple faire fructifier mon réseau médiatique en répondant aux interviews !

Hns-info : Au-delà, cette interaction possible entre ton devenir d’artiste et les « suggestions » stratégiques qui te sont faites constitue-elle une sorte de constante de ton œuvre (interaction toujours plus poussée de la relation entre l’auteur et ses publics déjà perceptible dans tes travaux sur le jeu vidéo, la vidéo interactive…) ?

Martin Le Chevallier : L’interaction entre le spectateur et l’œuvre n’est pas du même ressort que celle entre l’artiste et les processus dans lesquels il s’engage. En m’engageant dans ce processus d’audit, j’interagit avec la réalité, un peu comme les activistes le font. C’est un mode d’intervention que je n’avais pas tellement pratiqué et que j’envisage de réitérer.

Recueilli par André Gattolin, hns-info

L’exposition « L’audit », à la galerie Maisonneuve, a lieu du 6 septembre au 11 octobre 2008, à Paris.

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